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    Jean-Paul-Portal
    Faszikel IVb-02-frz-1791
     

    Transkription und digitale Edition von Jean Pauls Exzerptheften

    Vorgelegt von: Sabine Straub, Monika Vince und Michael Will, unter Mitarbeit von Christian Ammon, Kai Büch und Barbara Krieger. Universität Würzburg. Arbeitsstelle Jean-Paul-Edition (Leitung: Helmut Pfotenhauer)

    Förderung: Fritz Thyssen Stiftung (11/1998-12/2000) und Deutsche Forschungsgemeinschaft (01/2001-12/2005)
    Projektleitung: Michael Will
    Gesamtleitung: Helmut Pfotenhauer

    Transkriptionsgrundlage: Nachlass Jean Paul. Staatsbibliothek zu Berlin - Preußischer Kulturbesitz. Fasz. IVb, Band 2-frz

    Bearbeitungsschritte:
    27.09.2004 MIWI Beginn der Transkription
    11.09.2006 MIWI Fortführung der Transkription
    12.04.2010 CMC Zweites Online-Update

     

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    [Titelblatt 1]

    Extraits.

    Tome vingtième

    Extraits de livres français.

    Tome I. MDCCLXXXI.

    Leipsic.

     

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    Berlin: checken, ob Seitenzahlen 1, 3, 4, 11 im Knick vorhanden - Berlin 09/2006: ja, alles vorhanden

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    I. La nouvelle Héloise, ou lettres de deux amans, habitans d'une Ville au pied des Alpes; recuellies et publiées par J. J. Rousseau. Tome III. Geneve. M. DCC.LXXX.

     

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    1) De l'amour et de l'amitié des hommes vieux."A mesure qu'on avance en âge tous les sentimens se concentrent. On perd tous les jours quelque chose de ce qui nous fut cher, et l'on ne le remplace plus. On meurt ainsi par degrés, jusqu'à ce que, n'aimant enfin que soi-même, on ait cessé de sentir et de vivre avant de cesser d'exister. Mais un coeur sensible se défend de toute sa force contre cette mort anticipée: quand le froid commence aux extrémités, il rassemble autour de soi lui toute sa chaleur naturelle; plus il perd, plus il s'attache à ce qui lui reste, et il tient, pour ainsi dire, au dernier objet par les liens de tous les autres. –" P. 3

     

    [IVb-02-frz-1791-0003]
    2) L'image d'un vrai savant "Je trouve que l'usage du monde et l'experience lui (c'est-à-dire à St. Preux) ont ôté ce ton dogmatique et tranchant qu'on prend dans le cabinet, qu'il est moins prompt à juger les hommes depuis qu'il en a beaucoup observé, moins pressé d'établir des propositions universelles depuis qu'il a tant vu d'exceptions, et qu'en gé

     

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    néral l'amour de la vérité l'a guéri de l'esprit de systême; de sorte qu'il est devenu moins brillant et plus raisonnable, et qu'on s'instruit beaucoup mieux avec lui depuis qu'il n'est plus si savant." P. 64-65.

     

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    3) Plus on cultive la terre, plus elle produit La terre produit à proportion du nombre des bras qui la cultivent; mieux cultivée elle rend davantage; cette surabondance de production donne de quoi la cultiver mieux encor; plus on y met d'hommes et de bétail, plus elle fournit d'excédent à leur entretien. On ne sait, où peut s'arrêter cette augmentation continuelle et réciproque de produit et de cultivateurs. Au contraire, les terreins négligés perdent leur fertilité: moins un pays produit d'hommes, moins il produit de denrées; c'est le défaut d'habitants qui l'empêche de nourrir le peu qu'il en a, et dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim. P. 97.

     

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    4) De diverses alimens des gens. "Je pense qu'on pourroit souvent trouver quelque indice du caractère des gens dans le choix des aliments qu'ils préfèrent. Les Italiens qui vivent beaucoup d'herbages sont efféminés et mous. Les Anglois, grands mangeurs de viande, ont dans leurs inflexibles vertus quelque chose de dur et qui tient de la barba

     

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    rie. Le Suisse, naturellement froid, paisible et simple, mais violent et emporté dans la colere, aime à la fois l'un et l'autre aliment, et boit du laitage et du vin. Le François, souple et changeant, vit de tous les mets et se plie à tous les caractères." P. 119.

     

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    5) Des maîtres et des valetsLa force des choses qu'on dit dépend peu des mots qu'on emploie. Ceci m'a fait faire une autre reflexion sur la vaine gravité des maîtres. C'est que ce sont moins leurs familiarités que leurs défauts qui les font mépriser ches eux, et que l'insolence des domestiques annonce plutôt un maître vicieux que foible: car rien ne leur donne autant d'audace que la connoissance de ses vices, et tous ceux qu'ils découvrent en lui sont à leurs yeux autant de dispenses d'obéir à un homme qu'ils ne sauroient plus respecter. Les valets imitent les maîtres; et, les imitant grossierement, ils rendent sensibles dans leur conduite les défauts que le vernis de l'éducation cache mieux dans les autres. A Paris, je jugeois des moeurs des femmes de ma connoissance par l'air et le ton de leurs femmes-de-chambre, et cette règle ne m'a jamais trompé. Outre que la femme-de-chambre une fois depositaire du secret de sa maîtresse lui fait payer cher sa discrétion, elle agit comme l'autre

     

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    pense, et décèle toutes ses maximes en les pratiquant mal-adroitement. En toute chose l'exemple des maîtres est plus fort que leur autorité, et il n'est pas naturel que leurs domestiques veuillent être plus honnêtes gens qu'eux. On a beau crier, jurer, maltraiter, chasser, faire maison nouvelle; tout cela ne produit point de bon service. Quand celui qui ne s'embarrasse pas d'être méprisé et haï de ses gens s'en croit pourtant bien servi, c'est qu'il se contente de ce qu'il voit et d'une exactitude apparente, sans tenir compte de mille maux secrets qu'on lui fait incessamment et dont il n'aperçoit jamais la source. Mais où est l'homme assés dépourvu d'honneur pour pouvoir supporter les dédains de tout ce qui l'environne? Où est la femme assés perdue pour n'être plus sensible aux outrages?" P. 131-133.

     

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    6) Du bonheur domestique, et des moyens de l'acquérirRichesse ne fait pas riche, dit le Roman de la Rose. Les biens d'un homme ne sont point dans ses coffres, mais dans l'usage de ce qu'il en tire, car on ne s'approprie les choses qu'on possede que par leur emploi, et les abus sont toujours plus inépuisables que les richesses: ce qui fait qu'on ne jouit pas à proportion

     

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    de sa dépense, mais à proportion qu'on la sait mieux ordonner. Un fou peut jetter des lingots dans la mer et dire qu'il en a joui: mais quelle comparaison entre cette extravagante jouissance et celle qu'un homme sage eût su tirer d'une moindre somme? L'ordre et la règle qui multiplient et perpétuent l'usage des biens peuvent seuls transformer le plaisir en bonheur. Que si c'est du rapport des choses à nous que nait la véritable propriété; si c'est plutôt l'emploi des richesses que leur acquisition qui nous les donne, quels soins importent plus au père de famille que l'économie domestique et le bon régime de sa maison, où les rapports les plus parfaits vont le plus directement à lui, et où le bien de chaque membre ajoute alors à celui du chef? Les plus riches sont-ils les plus heureux? que sert donc l'opulence à la félicité? Mais toute maison bien ordonnée est l'image de l'âme du maître. Les lambris dorés, le luxe et la magnificence n'annoncent que la vanité de celui qui les étale; au lieu que partout où vous verrés régner la regle sans tristesse, la paix sans esclavage, l'abondance sans profusion, dites avec confiance: c'est un être heureux qui commande ici.

     

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    Pour moi je pense que le signe le plus assuré du vrai contentement d'esprit est la vie retirée et domestique, et que ceux qui vont sans cesse chercher leur bonheur chés autrui ne l'ont point chés eux-mêmes. Un père de famille qui se plait dans sa maison a pour prix des soins continuels qu'il s'y donne la continuelle jouissance des plus doux sentiments de la nature. Seul entre tous les mortels, il est maître de sa propre félicité, parce qu'il est heureux comme Dieu même, sans rien desirer de plus que ce dont il jouit: comme cet Etre immense, il ne songe pas à amplifier ses possessions, mais à les rendre véritablement siennes par les relations les plus parfaites et la direction la mieux entendue: s'il ne s'enrichit pas par de nouvelles acquisitions, il s'enrichit en possédant mieux ce qu'il a. Il ne jouissoit que du revenu de ses terres; il jouit encore de ses terres mêmes en présidant à leur culture et les parcourant sans cesse. Son domestique lui étoit étranger; il en fait son bien, son enfant, il se l'approprie. Il n'avoit droit que sur les actions; il s'en donne encore sur les volontés. Il n'étoit maître qu'à prix d'argent, il le devient par l'empire sacré de l'estime et des bienfaits. Que la fortune le dépouille de ses richesses, elle ne sauroit lui

     

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    ôter les coeurs qu'il s'est attachés, elle n'ôtera point des enfants à leur père: toute la différence est qu'il les nourrissoit hier, et qu'il sera demain nourri par eux. C'est ainsi qu'on apprend à jouir véritablement de ses biens, de sa famille et de soi-même; c'est ainsi que les détails d'une maison deviennent délicieux pour l'honnête homme qui sait en connaître le prix; c'est ainsi que, loin de regarder ses devoirs comme une charge, il en fait son bonheur, et qu'il tire de ses touchantes et nobles fonctions la gloire et le plaisir d'être homme. Que si ces précieux avantages sont méprisés ou peu connus, et si le petit nombre même qui les recherche les obtient si rarement, tout cela vient de la même cause. Il est des devoirs simples et sublimes qu'il n'appartient qu'à peu de gens d'aimer et de remplir. Tels sont ceux du père de famille, pour lesquels l'air et le bruit du monde n'inspirent que du dégoût, et dont on s'acquitte mal encore quand on n'y est porté que par des raisons d'avarice et d'intérêt. Tel croit être un bon père de famille, et n'est qu'un vigilant économe; le bien peut prospérer et la maison aller fort mal. Il faut des vues plus élevées pour éclairer, diriger cette importante administration

     

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    et lui donner un heureux succès. Le premier soin par lequel doit commencer l'ordre d'une maison, c'est de n'y souffrir que d'honnêtes gens qui n'y portent pas le désir secret de troubler cet ordre. Mais la servitude et l'honnêteté sont-elles si compatibles qu'on doive espérer de trouver des domestiques honnêtes gens? Non, pour les avoir il ne faut pas les chercher, il faut les faire, et il n'y a qu'un homme de bien qui sache l'art d'en former d'autres. Un hypocrite a beau vouloir prendre le ton de la vertu, il n'en peut inspirer le goût à personne; et, s'il savoit la rendre aimable, il l'aimeroit lui-même. Que servent de froides leçons démenties par un exemple continuel, si c'est a ce n'est à faire penser que celui qui les donne se joue de la crédulité d'autrui? Que ceux qui nous exhortent à faire ce qu'ils disent, et non ce qu'ils font, disent une grand absurdité! Qui ne fait pas ce qu'il dit ne ne le dit jamais bien, car le langage du coeur qui touche et persuade y manque. J'ai quelquefois entendu de ces conversations grossierement apprêtées qu'on tient devant les domestiques comme devant les enfants pour leur faire des leçons indirectes. Loin de juger qu'ils en fussent un instant les dupes, je les ai toujours vu

     

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    sourire en secret de l'ineptie du maître qui les prenoit pour des sots, en débitant lourdement devant eux des maximes qu'ils savoient bien n'être pas les siennes." P. 146-151.

     

    [IVb-02-frz-1791-0008]
    7) Des Observations sur l'amour, faites par un mari, qui observe un amant de sa femmePour votre ami, (savoir St. Preux, qui aimoit Julie, la femme de Wolmar) qui bien que vertueux s'effraye moins des sentiments qui lui restent, je lui vois encore tous ceux qu'il eut dans sa première jeunesse; mais je les vois sans avoir droit de m'en offenser. Ce n'est pas de Julie de Wolmar qu'il est amoureux, c'est de Julie d'Etange; il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu'il aime, mais comme le ravisseur de celle qu'il a aimée. La femme d'un autre n'est point sa maîtresse; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écolière. Il est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup et qu'elle lui en rappelle souvent le souvenir. Il l'aime dans le temps passé: voilà le vrai mot de l'énigme. Otez-lui la mémoire, il n'aura plus d'amour.

     

    [IVb-02-frz-1791-0009]
    Ce n'est pas une vaine subtilité, c'est une observation très-solide, qui, étendue à d'autres amours, aurait peut-être une application bien plus générale qu'il ne paraot. Je pense même qu'elle ne seroit pas difficile à expliquer en cette occasion par vos propres idées. Le tems

     

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    où vous sépârâtes ces deux amans fut celui où leur passion était à son plus haut point de véhémence. Peut-être s'ils fussent restés plus long-temps ensemble, se seroient-ils peu à peu refroidis; mais leur imagination vivement émue les a sans cesse offerts l'un à l'autre tels qu'ils étoient à l'instant de leur séparation. Le jeune homme ne voyant point dans sa maitresse les changemens qu'y faisoit le progrès du temps, l'aimoit * telle qu'il l'avoit vue, et non plus telle qu'elle étoit. 1) 1) Vous êtes bien folles, vous autres femmes, de vouloir donner de la consistance à un sentiment aussi frivole et aussi passager que l’amour. Tout change dans la nature, tout est dans un flux continuel, et vous voulez inspirer des feux constants ? Et de quel droit prétendés-vous être aimée aujourd’hui parce que vous l’éties hier ? Gardés donc le même visage, le même âge, la même humeur ; soiés toujours la même et l’on vous aimera toujours, si l’on peut. Mais changer sans cesse et vouloir toujours, qu’on vous aime, c’est vouloir qu’à chaque instant on cesse de vous aimer ; ce n’est pas chercher des cœurs constants, c’est en chercher d’aussi changeants que *ous vous. Pour le rendre heureux il n'était pas question seulement de la lui donner, mais de la lui rendre au même âge et dans les mêmes circonstances où elle s'étoit trouvée au temps de

     

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    leurs premieres amours; la moindre altération à tout cela étoit autant d'ôté du bonheur qu'il s'étoit promis. Elle est devenue plus belle, mais elle a changé; ce qu'elle a gagné tourne en ce sens à son préjudice; car c'est de l'ancienne et non pas d'une autre qu'il est amoureux.

     

    [IVb-02-frz-1791-0010]
    L'erreur qui l'abuse et le trouble est de confondre les temps et de se reprocher souvent comme un sentiment actuel ce qui n'est que l'effet d'un souvenir trop tendre; mais je ne sais s'il ne vaut pas mieux achever de le guérir que le désabuser. On tirera peut-être meilleur parti pour cela de son erreur, que de ses lumières. Lui découvrir le véritable état de son coeur seroit lui apprendre la mort de ce qu'il aime; ce seroit lui donner une affliction dangereuse en ce que l'état de tristesse est toujours favorable à l'amour.

     

    [IVb-02-frz-1791-0011]
    Délivré des su scrupules qui le gênent, il nourriroit peut-être avec plus de complaisance des souvenirs qui doivent s'éteindre; il en parleroit avec mo moins de réserve, et les traits de sa Julie ne sont pas tellement effacés en Mme de Wolmar, qu'à force de les y chercher il ne l* les y pût trouver encor. J'ai pensé qu'au lieu de lui ôter l'opinion des progrès qu'il croit avoir faits et qui sert d'encouragement pour achever, il faloit lui faire

     

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    perdre la mémoire des tems qu'il doit oublier, en substituant adroitement d'autres idées à celles qui lui sont si chéres. Je cherche à le familiariser avec les obiets qui l'effarouchent, en les lui présentant de maniere qu'ils ne soient plus dangereux pour lui. Il est ardent, mais foible et facile à subjuguer subjuguer. Je profite de cet avantage en donnant le change à son imagination. A la place de sa maîtresse, je le force de voir toujours l'épouse d'un honnête homme et la mère de mes enfans: j'efface un tableau par un autre, et couvre le passé du présent. On mene un coursier ombrageux à l'objet qui l'effraye, afin qu'il n'en soit plus effrayé. C'est ainsi qu'il en faut user avec ces jeunes gens dont l'imagination brûle encore quand leur coeur est déjà refroidi, et leur offre dans l'éloignement des monstres qui disparoissent à leur approche. –" P. 236-240.

     

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    8) On doit dévenir sage après d'avoir été fou "Sors de l'enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point ta vie entière au long sommeil de la raison. L'âge s'écoule, il ne t'en l ne t'en reste plus que pour être sage. A trente ans passés, il est tems de songer à soi; commence donc à rentrer en toi-même, et sois homme une fois avant la mort. Votre coeur vous en a long-tems imposé sur vos lumières. Vous avés voulu philosopher avant d'en être capable; vous avez pris

     

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    le sentiment pour de la raison, et content d'estimer les choses par l'impression qu'elles vous ont faite, vous avez toujours ignoré leur véritable prix. Un coeur droit est, je l'avoue, le premier organe de la vérité; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre; il ne fait que flotter d'erreurs en erreurs; il n'acquiert qu'un vain savoir et de stériles connoissances, parce que le vrai rapport des choses à l'homme, qui est sa principale science, lui demeure toujours caché. Mais c'est se borner à la première moitié de cette science que de ne pas étudier encore les rapports qu'ont les choses entre elles, pour mieux juger de ceux qu'elles ont avec nous. C'est peu de connoître les passions humaines, si l'on n'en sait apprécier les objets; et cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation. La jeunesse du sage est le temps de ses expériences; ses passions en sont les instruments. Mais après avoir appliqué son âme aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au-dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connoître." P. 264-266.

     

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    9) Une defension des mendians"On souffre et l'on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles dont plusieurs ne servent qu'à corrompre et gâter les moeurs. A ne regarder l'état de mendiant comme un métier, loin qu'on en ait rien

     

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    de pareil à craindre, on n'y trouve que de quoi nourrir en nous les sentiments d'intérêt et d'humanité qui devraient unir tous les hommes. Si l'on veut par le considérer par le talent, pourquoi ne récompenserois-je pas l'éloquence de ce mendiant qui me remue le coeur et me porte à le secourir, comme je paje un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles? Si l'un me fait aimer les bonnes actions d'autrui, l'autre me porte à en faire moi-même: tout ce qu'on sent à la tragédie s'oublie à l'instant qu'on en sort, mais la mémoire des malheureux qu'on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendiants est onéreux à l'Etat, de combien d'autres professions qu'on encourage et qu'on tolere n'en peut-on pas dire autant! C'est au souverain de faire en sorte qu'il n'y ait point de mendiants; mais pour les rebuter de leur profession (2) (2) Nourrir les mendians, c’est, disent ils, former des pépinieres de voleurs ; et tout au contraire, c’est empécher qu’ils ne le deviennent. Je conviens qu’il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendians, mais quand une fois ils le sont, il faut les nourrir, de peur qu’ils ne se fassent voleurs. Rien n’engage tant à changer de profession que de ne pouvoir vivre dans la sienne: or tous ceux qui ont une fois goûté de ce métier oiseux prennent telle[15]ment le travail en aversion, qu’ils aiment mieux voler et se faire pendre, que de reprendre l’usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé et refusé, mais vingt liards auraient payé le souper d’un pauvre que vingt refus peuvent impatienter. Qui est-ce qui voudroit jamais refuser une si légère aumône s’il songeoit qu’elle peut sauver deux hommes, l’un du crime et l’autre de la mort? J’ai lu quelque part que les mendians sont une vermine qui s’attache aux riches. Il est naturel que les enfants s’attachent aux pères; mais ces peres opulens et durs les méconnoissent, et laissent aux pauvres le soin de les nourrir.

     

    [IVb-02-frz-1791-0014]
    faut-il rendre les citoyens inhumains et

     

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    dénaturés? Pour moi sans avoir ce que les pauvres sont à l'Etat, je ne sais qu'ils sont tous mes freres, et que je ne puis sans une inexcusable dureté, leur refuser le foible secours qu'ils me demandent. La plupart sont des vagabonds, j'en conviens; mais je connais trop les peines de la vie pour ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit à leur sort; et comment puis-je être sûre que l'inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance et mendier un pauvre morceau de pain n'est pas, peut-être, cet honnête homme prêt à périr de misere, et que mon refus va réduire a d au désespoir?" P. 297-299.

     

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    [IVb-02-frz-1791-0015]
    10) L'art de vivre et d'être heureuxJulie a l'âme et le corps également sensibles. La même délicatesse règne dans ses sentiments et dans ses organes. Elle étoit fait pour connoître et goûter tous les plaisirs, et long-tems elle n'aima si chérement la vertu même que comme la plus douce des voluptés. Aujourd'hui qu'elle sent en paix cette volupté suprême, elle ne se refuse aucune de celles qui peuvent s'associer avec celle-là: mais sa manière de les goûter ressemble à l'austérité de ceux qui s'y refusent, et l'art de jouir est pour elle celui des privations; non de ces privations pénibles et douloureuses qui blessent la nature, et dont son Auteur dédaigne l'hommage insensé, mais des privations passageres et modérées, qui conservent à la raison son empire, et servant d'assaisonnement au plaisir en préviennent le dégoût et l'abus. Elle prétend que tout ce qui tient aux sens et n'est pas nécessaire à la vie, change de nature aussi-tôt qu'il tourne en habitude, qu'il cesse d'être un plaisir en devenant un besoin, que c'est à la fois une chaine qu'on se donne et une jouissance don on se prive, et que prévenir toujours les plaisirs, n'est pas l'art de les contenter mais de les éteindre. Tout celui qu'elle emploie à donner du prix aux moindres choses, c'est de se les refuser vingt-fois pour en jouir une. Cette âme simple se

     

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    conserve ainsi son premier ressort; son gout ne s'use point; elle n'a jamais besoin de le ranimer par des excès et je la vois souvent savourer avec délices un plaisir d'enfant, qui serait insipide à tout autre. –

     

    [IVb-02-frz-1791-0016]
    La vie est courte, il est vrai, dit-elle; c'est une raison d'en user jusqu'au bout, et de dispenser avec art sa durée afin d'en tirer le meilleur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an de jouissance, c'est une mauvaise philosophie d'aller toujours jusqu'où le désir nous mène, sans considérer si nous ne serons point plûtôt au bout de nos facultés que de notre carrière, et si notre coeur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces vulgaires épicuriens pour ne vouloir jamais perdre une occasion, les perdent toutes, et toujours ennuyés au sein des plaisirs, n'en savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le temps qu'ils pensent économiser, et se ruinent comme les avares pour ne savoir rien perdre à propos." P. 302-304.

     

    [IVb-02-frz-1791-0017]
    11) De la mauvaise éducation.

    "Qu'arrive-t-il d'une éducation commencée dès le berceau et toujours sous une même formule, sans égard à la prodigieuse diversité des esprits? Qu'on donne à la plupart des instructions nuisibles ou déplacées, qu'on les prive de celles qui leur conviendroient, qu'on gêne de toutes parts la nature, qu'on

     

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    efface les grandes qualités de l'ame, pour en substituer de petites et d'apparentes qui n'ont aucune réalité; qu'en exerçant indistinctement aux mêmes choses tant de talens divers, on efface les uns par les autres, on les confond tous; qu'après bien des soins perdus à gâter dans les enfants les vrais dons de la nature, on voit bientôt ternir cet éclat passager et frivole qu'on leur préfère, sans que le naturel étouffé revienne jamais; et qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit et ce qu'on a fait; qu'enfin, pour le prix de tant de peines indiscretement prises, tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force et des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur foiblesse et par leur inutilité." P. 348-349.

     

    [IVb-02-frz-1791-0018]
    12) Observations sur objets divers. "Voici un homme qui est lettré, lâche, hypocrite et charlatan; parlant beaucoup sans rien dire, plein d'esprit sans aucun génie, abondant en signes et stérile en idées; poli, complimenteur, adroit, fourbe et fripon; qui met tous les devoirs en étiquettes, toute la morale en simagrées, et ne connaît d'autre humanité que les salutations et les révérences." P. 35.

     

    [IVb-02-frz-1791-0019]
    "J'ai vu dans le vaste Océan, où il devroit être si doux à des hommes d'en rencontrer d'autres, deux grands vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se

     

    [Manuskriptseite 19]

    battre avec fureur, comme si cet espace immense eût été trop petit pour chacun d'eux. Je les ai vus vomir l'un contre l'autre le fer et les flammes. Dans un combat assez court, j'ai vu l'image de l'enfer; j'ai entendu les cris de joie des vainqueurs couvrir les plaintes des blessés et les gémissements des mourants. J'ai" P. 36.

     

    [IVb-02-frz-1791-0020]
    "Ah! L'adorable et puissant empire que celui de la beauté bienfaisante!" P. 100.

     

    [IVb-02-frz-1791-0021]
    "Aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée et folâtre, elle en substitue de plus dangereux. Les tête-à-tête adroitement concertés prennent la place des assemblées publiques. A force de se cacher, comme si l'on étoit coupable, on est tenté de le devenir. L'innocente joie aime à s'évaporer au grand jour; mais le vice est ami des ténèbres; et jamais l'innocence et le mystère n'habiterent long-tems ensemble." P. 128.

     

    [IVb-02-frz-1791-0022]
    "Je ne vois dans ces terrains si vastes et si richement ornés que la vanité du propriétaire et de l'artiste, qui, toujours empressés d'étaler, l'un sa richesse et l'autre son talent, préparent à grands frais de l'ennui à quiconque voudra jouir de leur ouvrage. Un faux goût de grandeur qui n'est point fait pour l'homme empoisonne ses plaisirs. L'air grand est toujours triste; il fait songer aux miseres de celui qui l'affecte. Au milieu de ses parterres et de ses grandes allées son petit individu

     

    [Manuskriptseite 20]

    ne s'agrandit point: un arbre de vingt pieds le couvre comme un de soixante: il n'occupe jamais que ses trois pieds d'espace, et se perd comme un ciron dans ses immenses possessions." P. 177-178.

     

    [IVb-02-frz-1791-0023]
    "Je voudrois que les amusemens des hommes eussent toujours un air facile qui ne fît point songer à leur foiblesses, et qu'en admirant ces merveilles, on n'eût point l'imagination fatiguée des sommes et des travaux qu'elles ont coûtés. Le sort ne d nous donne-t-il pas assés de peines sans en mettre jusque dans nos jeux?" P. 189.

     

    [IVb-02-frz-1791-0024]
    "La jouissance de la vertu est tout intérieure, et ne s'aperçoit que par celui qui la sent; mais tous les avantages du vice frappent les yeux d'autrui, et il n'y a que celui qui les a qui sache ce qu'ils lui coûtent. Ainsi le vertueux est heureux, mais il ne semble de l'être; le vicieux est malheureux, mais personne ne connoît ses peines, c'est pourquoi il semble d'être heureux." P. 191.

     

    [IVb-02-frz-1791-0025]
    "Je vous honore trop pour vous ne pas vous honorer en silence. Louer quelqu'un en face, à moins que ce ne soit sa maîtresse, qu'est-ce faire autre chose, sinon le taxer de vanité?" P. 193.

     

    [IVb-02-frz-1791-0026]
    "Les hommes froids qui consultent plus leurs yeux que leur coeur jugent mieux des passions d'autrui, que les gens turbulens et vifs ou vains, qui com

     

    [Manuskriptseite 21]

    mencent toujours par se mettre à la place des autres, et ne savent jamais voir que ce qu'ils sentent." P. 225

     

    [IVb-02-frz-1791-0027]
    "Vous avés vécu de cette courte vie; singés à vivre pour celle qui doit durer." P. 267.

     

    [IVb-02-frz-1791-0028]
    "Elle n'a point cette pitié barbare qui se contente de détourner les yeux des maux qu'elle pourroit soulager. Elle les va chercher pour les guérir: c'est l'existence et non la vue des malheureux qui la tourmente." P. 282.

     

    [IVb-02-frz-1791-0029]
    "Des surtouts dorés autour desquels on meurt de faim, des cristaux pompeux chargés de fleurs pour tout dessert, ne remplissent point la place de nos mets; on n'y sait point l'art de nourrir l'estomac par les yeux, mais on y sait celui d'ajouter du charme à la bonne chere, de manger beaucoup sans s'incommoder, de s'égayer à boire sans altérer sa raison, de tenir long- table long-tems sans ennui, et d'en sortir toujours sans dégoût." P. 306.

     

    [IVb-02-frz-1791-0030]
    "O homme petit et vain! montre-moi ton pouvoir, je te montrerai ta misere." P. 314.

     

    [IVb-02-frz-1791-0031]
    "Il ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut pour se conserver le goût de la retraite." P. 326.

     

    [IVb-02-frz-1791-0032]
    "Une âme saine peut donner du goût à des occupations communes, comme la santé du corps fait trouver bons les alimens les plus simples. Tous ces gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs vices et ne perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir." P. 333.

     

    [Manuskriptseite 22]

    [IVb-02-frz-1791-0033]
    II. De l'esprit. Tome II. A Paris, chés Durand, libraire, rue de foin. Et se vend à Francfort, chés Jean Georges Eslinger. M.DCC.LXVII. Avec approbation et privilege du Roi.

    [IVb-02-frz-1791-0034]
    1) Grands effets ont souvent des causes éloignées et petites en apparence; l'exemple de Boileau"On lit, dans l'année litteraire, que Boileau, encore enfant, jouant dans une cour, tomba. Dans sa chûte, sa jaquette se retrousse; un dindon lui donne plusieurs coups de bec sur une partie très-délicate. Boileau en fut toute sa vie incommode: et de là, peut-être, cette sévérité de moeurs, cette disette de sentiment qu'on remarque dans tous ses ouvrages; de là sa satyre contre les femmes, contre Lulli, Quinaut, et contre toutes les Poesies galantes. Peut-être son antipathie contre les dindons occasiona-t-elle l'aversion secrete qu'il eut toujours pour les Jesuites qui les ont aportés en France. C'est à l'accident qui lui étoit arrivé qu'on doit peut-être sa satyre sur l'équivoque, son admiration pour M. Arnaud, et son epitre pour l'amour de Dieu; tant il est vrai que ce sont souvent des causes imperceptibles qui déterminent toute la conduite de la vie et toute la suite des nos idées. –" P. 7-8.

     

    [IVb-02-frz-1791-0035]
    2) De l'influence de l'organisation sur la mémoire et l'esprit."Supposons des hommes doués d'une même capacité

     

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    d'attention, d'une mémoire également étendue; enfin, deux hommes égaux en tout, excepté en finesse de sens: dans cette hypothese, celui qui sera doué de la vue la plus fine pourra, sans contredit, placer dans sa mémoire et comparer entr'eux plusieurs de ces objets, que leur petitesse cache à celui dont l'organisation est, à cet égard, moins parfaite: mais ces deux hommes ayant, par ma supposition, une mémoire également étendue, et capable si l'on veut, de contenir deux mille objets; il est encore certain que le second pourra remplacer, par des faits historiques les objets qu'un mondre dégré de finesse dans la vue ne lui aura pas permis d'appercevoir; et qu'il pourra completter, si l'on veut, le nombre de deux mille objets que contient la mémoire de premier. Or, de ces deux hommes, si celui dont les sens de la vue est le moins fin peut cependant déposer dans le magasin de la mémoire un aussi grand nombre d'objets que l'autre; et si d'ailleurs ces deux hommes sont égaux en tout, ils doivent, par conséquent, faire autant de combinaisons; et, par ma supposition, avoir autant d'esprit puisque l'étendue de l'esprit se mesure par le nombre des idées et des combinaisons. Le plus ou le moins de perfection dans l'organe de la vue ne eut, en conséquence, qu'influencer sur le genre de leur esprit, faire de l'un un Peintre, un Botaniste, et de l'autre un Historien et un Politique; mais elle ne peut en rien influer sur l'étendue de leur esprit." P. 14-16.

     

    [Manuskriptseite 24]

    [IVb-02-frz-1791-0036]
    3) Quelques observations sur la mémoire. "Ceux qui savent le moins dans un genre, sont ceux qui dans ce même genre, communément oublient le plus. –" P. 21.

     

    [IVb-02-frz-1791-0037]
    "Celui qui veut se distinguer par son esprit, doit nécessairement employer la plus grande partie de son tems à l'observation des rapports divers que les objets ont entr'eux, et n'en conformer que la moindre partie à placer des faits ou des idées dans sa mémoire. Au contraire, celui qui veut surpasser les autres en étendue de mémoire, doit, sans perdre son tems à méditer et comparer les objets entr'eux, employer les journées entieres à sans cesse émagasiner de nouveaux objets dans sa mémoire. Or, par un usage si différent de leur tems, il est évident que le premier de ces deux hommes doit être aussiinférieur en esprit: verité qu'avoit vraisemblablement apperçue Descartes, lorsqu'il dit que, our perfectionner son esprit, il falloit mons aprendre que méditer. D'ou je conclus que non seulement le très-grand esprit ne suppose pas la très-grande mémoire, mais que l'extrême étendue de l'un est toujours exclusive de l'extrême étendue de l'autre." Pag. 28-19.

     

    [IVb-02-frz-1791-0038]
    "Si les jeunes gens dont les succès ont été les plus brillans dans les colléges, n'en ont pas toujours de pareils dans un âge plus avancé, c'est que le com

     

    [Manuskriptseite 25]

    paraison et l'application heureuse des regles de Despauterre qui sont les bons Ecoliers, ne poruvent nullement que, dans la suite, ces mêmes jeunes-gens portent leur vue sur des objets de la comparaison desquels résultent ces idées intéressantes pour le public: et c'est pourquoi l'on est rarement grand homme, si l'on n'a le courage d'ignorer une infinité de choses inutiles." P. 31.

     

    [IVb-02-frz-1791-0039]
    4) L'attention n'est pas étrangère à l'homme."J'observe, que l'attention n'est pas étrangère à la nature de l'homme; qu'en général.lorsque nous croyons l'attention difficile à supporter, c'est que nous prenons la fatique de l'ennui et de l'impatience pour la fatique de l'application. En effet, s'il n'est point d'homme sans desirs, il n'est point d'homme sans attendtion. Lorsque l'habitude en est prise, l'attention devient même un besoin. Ce qui rend l'attention fatigante, c'est le motif qui nous détermine. Est-ce le besoin, l'indigence ou la crainte? l'attention est alors une peine. Est-ce l'espoir du plaisir? l'attention devient alors elle même un plaisir. Qu'on présente au même homme deux écrits dificiles à déchiffrer, l'un est un procès verbal, l'autre est la ma lettre d'une maîtresse: qui doute que l'attention ne soit aussi pénible dans le premier cas, qu'agréable dans le scond? Conséquemment à cette observation, on peut facilement expliquer pourquoi l'attention coûte plus aux uns qu'aux autres. Il n'est pas nécessaire, pour cet effet, de supposer en eux aucune différence d'organisation: il suffit de remarquer qu'en ce genre, la peine d'attention est toujours plus ou moins grand de plaisir que chacun regarde comme la recompense de cette peine. Or, si les mêmes objets n'ont jamais le même prix à des yeux différen, il est évident qu'en proposant à divers hommes le même objet de récompense, et que, s'il sont forcés de faire les mêmes efforts d'attention, ces efforts doivent être, en conséquence, plus pénibles aux uns qu'aux autres." P. 52-53.

     

    [IVb-02-frz-1791-0040]
    5) L'oeil du sage et pas*nn passionné voit plus que l'oeil de l'homme sensé."Peu de gens élevent leurs pensées au delà des pensées communes? moins de gens encore osent a)
    Ceux-là cependant sont les seuls qui avancent l'esprit humain. Lorsqu'il ne s'agit point de matiere de gouvernement où les moindres fautes peuvent influer sur le bonheur ou le malheur des peuples, et qu'il n'est question que de sciences, les erreurs même des gens de génie méritent l'éloge et la reconnoissance de public; puisqu'en fait de sciences, il faut qu'une infinité d'hommes se trompent pour que les aures ne se trompent plus. On peut leur appliquer ce vers de Martial.
    Si non errasset, fecerat ille minus.
    exécuter et dire ce qu'ils pensent. Si les hommes sensés vouloient faire usage de pareils moyens, faute d'un certain tact et d'une certaine connoissance des passions, il n'en pourroient jamais faire d'heureuses applications. Il sont faits pour suivre les chemins battus: il s'égarent, s'ils les abandonnet. L'homme de bon sens est un homme dans le caractere duquel la paresse domina: il n'est point doué de cette activité d'ame, qui, dans les premiers postes, sait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans les présent le germe des évenemens futurs. Aussi le livre de l'avenir se s'ouvre-t-il qu'à l'homme passionné et avide de gloire. –

     

    [IVb-02-frz-1791-0041]
    Il est peu de gens à qui la connoissance du passé et du présent dévoile celle de l'avenir; semblables au chêne dont l'accroissement ou le p dépérissement est insensible aux insectes éphémeres qui rampent sous son ombrage les Empires paroissent dans une espéce d'état d'immobilité à la plupart des hommes, qui s'en tiennent d'autant plus volontiers à cette apparence d'immobilité, qu'elle flatte davantage leur paresse, qui se croit alors déchargée des soins de la prévoyance.

     

    [Manuskriptseite 28]

    [IVb-02-frz-1791-0042]
    Il en est du Moral comme du Physique. Lorsque les peuples croient les mers constamment enchaînées dans leur lit, le sage les voit successivement découvrir et submerger de vastes Contrées, et le vaisseau sillonner les plaines que n'aguere sillonnoit le charrue. Lorsque les Peuples voient les montagnes porter dans les nues une tête également élévée, le sage voit leurs cimes orgueilleuses, perpétuellement démolies par les siècles, s'ébouler dans les vallons et les combler de leurs ruines. Mais ce ne sont jamais que des hommes accoûtumés à mediter, qui, voyant l'univers moral, ainsi que l'univers physique, dans une destruction et une reproduction successive et perpétuelle, peuvent appercevoir les causes éloignées du renversement des états. C'est l'oeil d'aigle des passions qui perce dans l'abysme ténébreux de l'avenir: l'indifference est née aveugle et stupide. Quand le ciel est serein et les airs épurés, le citadin ne prévoit point l'orage: c'est l'oeil intéressé du Laboureur attentif qui voit, avec effroi, des vapeurs insensibles s'élever de la surface de la terre, se condenser dans les cieux, et les couvrir de ces nuages noirs dont les flanes entr'ouverts vomiront bientôt les foudres et les grêles qui ravageront les moissons." S.91-95.

     

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    [IVb-02-frz-1791-0043]
    6) Des avares"C'est parmi les gens nés dans l'indigence qu'on recontre le plus communement de ces sortes d'avares; ils ont par eux-mêmes éprouvé ce que la pauvreté entraine de maux à sa suite: aussi leur folie, à cet égard, est elle plus pardonnable qu'elle ne le seroit à des hommes nès dans l'abondance, parmi lesquels on ne trouve gueres que des avares fastueux ou voluptueux. Pour faire voir comment dans les premiers, la crainte de manquer du nécessaire les force toujours à s'en priver; supposons qu'accablé du faix de l'indigence, quelqu'un d'entr'eux le conçoive le projet de s'y soustraire. Le projet conçu, l'espérance aussi tôt vient vivifier son ame affaissée par la misere; elle lui rend l'activité, lui fait chercher des protecteurs, l'enchaine dans l'antichambre de ses patrons, le force à s'intriguer auprès des Ministres, à ramper aux pieds des Grands, et à se dévouer enfin au genre de vie plus triste, jusqu'á ce qu'il ait obtenu quelque place qui le mette à l'abri de la misere. Parvenu à cet état, le plaisir sera-t-il l'unique objet de sa recherche? Dans un homme qui, par ma supposition, sera d'un caractere timide et défiant, le souvenir vif des maux qu'il a éprouvés doit d'abord lui inspirer le desir de s'y soustraire, et le déterminer, par cette raison, à se refuser jusqu'à des besoins dont il a par la pauvreté, acquis l'habitude de se priver. Une fois au dessus du besoin, si cet homme atteint alors l'âge de trente-cinq ou quarante ans; si l'amour de plaisir, dont chaque instant émousse la vivacité, se fait moins vivement sentir à son coeur, que fera-t-il alors? Plus difficile en plaisirs, s'il aime les femmes, il lui en faudra de plus belles et dont les faveurs soient plus cheres, il voudra donc acquérir de nouvelles richesses pour satisfaire de nouveaux goûts: or, dans l'espace de tems qu'il mettra à cette acquisition, si la défiance et la timidité, qui s'accroissesnt avec l'âge et qu'on peut regarder comme l'effet du sentiment de notre foiblesse, lui démontrent qu'en fait de richesses, Assés n'est jamais assés, et si son avidité se trouve en équilibre avec son amour pour les plaisirs, il sera soumis alors à deux attractions différentes: pour obéir à l'une et à l'autre, cet homme, sans renoncer au plaisir, se prouvera qu'il doit, du moins, en remettre la jouissance au tems où, possesseur de plus grandes richesses, il pourra sans crainte de l'avenir, s'occuper tout entier de des plaisirs présens. Dans le nouvel intervalle de tems qu'il mettra à accumuler ces nouveaux trésors, si l'âge le rend tout à fait insensible au plaisir, changera-t-il son genre de vie? renoncera-t-il à des habitudes que l'incapacité d'en contracter de nouvelles lui a rendues

     

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    cheres? Non, sans doute; et satisfait, en contemplant des trésors, de la possibilité des plaisirs dont les richesses sont l'échange, cet homme, pour éviter les peines physiques de l'ennui, se livrera tout entier à ses occupations ordinaires. Il deviendra même d'autant plus avare dans sa vieillesse, que l'habitude d'amasser n'etant plus contrebalancée par le desir de jouir, elle sera, au contraire, soutenue en lui par la crainte machinale que la vieillesse a toujours de manquer" P.118-120.

     

    [IVb-02-frz-1791-0044]
    7) Pour-quoi beaucoup d'ambitieux sont retenu dans la carriere où l'amour du plaisir les a faits entrer?"Mais ces desirs ne fussent-ils qu'attiédis, à peine cet homme a-t-il atteint ce terme, qu'il se trouve placé sur un écueil escarpé et glissant; il se voit de toutes parts en lutte aux envieux, qui, prêts à le percer, tiennent autour de lui leurs arcs toujours bandés: alors il découvre avec horreur l'abysme affreux qui sentr'ouvre; il sent que, dans sa chûte, par un triste appanage de la grandeur, il sera miserable sans être plaint; qu'exposé aux insultes de ceux qu'outrageoit son orgueil, il sera l'objet du mépris de ses rivaux, mépris plus cruel encore que les outrages que, devenue la risée de ses inférieurs, il s'affranchiront alors de ce tribut de respects dont la jouissance a pu quelquefoirs lui paroitre importune, mais dont la privation est insupportable, lorsque l'habitu

     

    [Manuskriptseite 32]

    de en a fait un besoin. Il voit, privé du seul plaisr, qu'il ait jamais goûté, et réduit à l'abbaissement, il ne jouira plus en contemplant des richesses, de la possibilité de toutes les jouissances qu'elles peuvent lui procurer." P. 140-141.

     

    [IVb-02-frz-1791-0045]
    8) Observations sur l'amitié."Dans ce siécle, l'amitié n'exige preque aucune qualité. Une infinité de gens se donnent pour de vrais amis, pour être quelque chose dans le monde. Les uns se font solliciteurs banaux des affaires d'autrui, pour échapper à l'ennui de n'avoir rien a faire; d'autres rendent des services, mais les font payer à leurs obligés du prix de l'ennui et de la perte de leur liberté; quelques autres enfin et se croient très-dignes d'amitié, parce qu'ils ont la vertu d'un coffre fort." P. 161.

     

    [IVb-02-frz-1791-0046]
    "Les infortunés sont en général les amis les plus tendres: unis par une communauté de malheur, ils jouissent, en plaignant les maux de leur ami, du plaisir de s'attendrir sur eux-mêmes. – Ce que je dis des conditions, je le dis des caracteres: il en est qui ne peuvent se passer d'amis. Les premiers sont ces caracteres foibles et timides, qui, dans toute leur conduite, ne se déterminent qu'à l'aide et par le conseils d'autrui: Les seconds sont ces caracteres mornes, séveres, despotiques, et qui, chauds amis de ceux qu'ils tyrannissent, sont assés semblables à l'une des deux femmes de Socrate, qui, à la nouvelle de la mort de ce grand homme, s'abbandonna à une douleur plus vive que la seconde; parce que celle ci, d'un caractere deux et aimable, ne perdoit dans Socrate qu'un mari, lorsque celle là perdoit en lui le martyr de des caprices et le seul homme qui pût les suporter. Il est enfin des hommes de toute ambition, de toutes passions fortes, et qui font leurs délices de la conversation des gens instruits. Dans nos meurs actuelles, les hommes de cette espece, s'ils sont vertueux, sont les amis les plus tendres et les plus constans. Leurs ame toujours ouverte à l'amitié, en connoit tout le charme. N'ayant, par ma supposition, aucune passion qui puisse contrebalancer en eux ce sentiment, il devient leur unique besoin: aussi sont-ils capables d'une amitié très-éclairée et très-courageuse, sans qu'elle le soit néanmoins autant que celle des Grecs et des Scythes. Par la raison contraire, on est en général d'autant moins susceptible d'amitié qu'on est plus indépendant des autres hommes. Aussi les gens riches et puissans sont ils communement peu sensibles à l'amitié; ils passent même ordinairement pour durs. En effet, soit que les hommes soient naturellement cruels toutes les

     

    [Manuskriptseite 34]

    fois qu'ils peuvent l'être impunément, soit que les riches et les puissans regardent la misere d'autrui comme un reproche de leur bonheur, soit enfin qu'ils revillent se soustraire aux demandes importunes des malheureux; il est certain qu'ils maltraitent presque toujours le miserable. (b) (b) La moindre faute qu'il fait est un prétexte suffisant pour lui refuser tout secours: on veut que les malheureux soient parfaits.

     

    [IVb-02-frz-1791-0047]
    La vue de l'infortuné fait, sur la plûpart des hommes, l'effet de la tête de Méduse: à son aspect, les coeurs se changent en rocher. Il est encore des gens indifférens à l'amitié; et ce sont ceux qui se suffisent à eux-mêmes. (c)(c) Si les Grands de Madagascar font la guerre à tous ceux de leurs voisins dont les troupeaux sont plus nombreux que les leurs, s'ils repetent toujours ces paroles: Ceux-là sont nos énnemis qui sont plus riches et plus heureux que nous; on peut assurer qu'à leur exemple, la plupart des hommes font pareillement la guerre au sage. Ils haïssent en lui une modération de caractere, qui reduisant ses desirs à ses possessions, fait la critique de leur conduite, et rend le sage trop indépendant d'eux. Ils regardent cette indépendance comme le germe de tous les vices; parce qu'ils sentent qu'en eux la source de l'humanité tariroit aussi-tôt que celle des besoins reciproques.

     

    [IVb-02-frz-1791-0048]
    Si les loix seules sont des juges sans humeur, le sage, à cet égard, est comparable aux loix. Son indifference est toujours impartiale; elle doit être considerée comme une des plus grandes vertus de l'homme en place, qu'un trop grand besoin d'amis nécessite toujours à quelque injustice.

     

    [IVb-02-frz-1791-0049]
    Le sage seul, enfin, peut être généreux, parce qu'il est indépendant. Ceux qu'unissent les liens d'une utilité réciproque, ne peuvent etre libéraux les uns envers les autres. L'amitié ne fait que des échanges; l'indépendance seule fait des dons. – Bien différent de ces hommes qui ne sont bons que parce qu'ils sont dupes, et dont la bonté diminue à proportion que leur esprit s'éclaire, le seul sage peut être constamment bon, parce que lui seul connoit les hommes. Leur méchanceté ne l'irrite point, il ne voit en eux comme Démocrite, que de fous ou des enfans contre lesquels il seroit ridicule de se fâcher, et qui sont plus dignes de f* pitié que de colere. –

     

    [IVb-02-frz-1791-0050]
    Accoutumés à chercher, à trouver la bonheur en eux, et d'ailleurs trop éclairés pour gouter encore le plaisir d'être dupes, il ne peuvent conserver l'heureuse ignorance de la méchanceté des hommes (ignorance précieuse, qui, dans la premiere jeunesse, reserre si fort les liens de l'amitié:) aussi sont-ils peu sensibles au charme de ce sentiment, non qu'ils n'en soient susceptibles. Ce sont souvent, comme l'a dit une femme de beaucoup d'esprit, moins des hommes insensibles, que des hommes désabusés."– Pag. 162-167.

     

    [Manuskriptseite 36]

    [IVb-02-frz-1791-0051]
    9) Du courage"Le courage n'est, dans les animaux que l'effet de leurs besoins: ces besoins sont-ils satisfaits? ils deviennent lâches: le Lion affamé attaque l'homme, le Lion rassasié le fuit. La faim de l'animal une fois appaisée, l'amour de tout être pour la conservation l'éloigne de tout danger. Le courage, dans les animaux est donc un effet de leur besoin. Si nous donnons le nom de timides aux animaux paturans, c'est qu'ils ne sont pas forcés de combattre pour se nourrir, c'est qu'ils n'ont nul motifs de braver les dangers: ont-ils un besoin? ils ont du courage: le Cerf en rut est aussi furieux qu'un animal vorace.

     

    [IVb-02-frz-1791-0052]
    Appliquons à l'homme ce que j'ai dit des animaux. La mort est toujours précedé de douleurs; la vie toujours accompagnée de quelques plaisirs. On est donc attaché à la vie par la crainte de la douleur et par l'amour du plaisir; plus la vie est heureuse, plus on craint de la perdre: et de là les horreurs qu'éprouvent, à l'instant de la mort, ceux qui vivent dans l'abondance. Au contraire, moins la vie est heureuse, moins on a de regret de la quitter: de là cette insensibilité avec laquelle le Paysan attend la mort. Or, si l'amour de notre être est fondé sur la crainte de la douleur et l'amour du plaisir, le plaisir d'être heureux est donc en nous plus puissant que le desir

     

    [Manuskriptseite 37]

    d'être. Pour obtenir lo l'objet à la possession duquel on attache son bonheur, chacun est donc capable de s'exposer à des dangers plus ou moins garnds, mais toujours proportionnés au plaisir desir plu sou moins vif qu'il a de posseder cet objet. Pour être absolument sans courage, il faudroit être absolument sans desir.

     

    [IVb-02-frz-1791-0053]
    Les objets des esirs des hommes sont variés; il sont animés de passions differentes, telles sont l'avarice, l'ambition, l'amour de la patrie, celui des femmes, etc. En conséquence, l'homme capable des résolutions les plus hardies, pour satisfaire une certaine passion, sera sans courage lorsqu'il s'agira d'une autre passion. On a vu mille fois le Flibustier animé d'une valeur plus qu'humaine, lorsqu'elle étoit soutenue par l'espoir du butin, se trouver sans courage pour se venger d'un affront. César, qu'aucun péril n'étonnoit quand il marchoit à la gloire, ne montoit qu'en tremblant dans son char, et ne s'y asseyoit jamais qu'il n'eût supersticieusement récité trois fois un certain vers qu'il s'imaginoit devoir l'empêcher de verser.

     

    [IVb-02-frz-1791-0054]
    Il faut distinguer deux especes de courage. Il en est un que je nomme vrai courage: il consiste à voir le danger tel qu'il est et à l'affronter. Il en est un autre qui n'en a pour ainsi dire, que les effets: cette espece

     

    [Manuskriptseite 38]

    de courage, commun à pesque tous les hommes, leur fait braver les dangers, parce qu'ils les ignorent; parce que les passions, en fixant toute leur attention su l'objet de leurs desirs, leur dérobent du moins une partie du péril auquel elles les exposent. Pour avoir une mesure exacte du vrai courage de ces sortes de gens, il faudroit pouvoir en soustraire toute la partie du danger que les passions ou les préjugés leur cachent; et cette partie est ordinairement très considérable. Proposés le pillage d'une Ville à ce même soldat qui monte avec crainte à l'assaut, l'avarice fascinera ses yeux; il attendra impatiemment l'heure de l'attaque; le danger disparoîtra; il sera d'autant plus intrépide, qu'il sera plus avide. Mille autres causes produisent l'effet de l'avarice: le vieux soldat est brave, parce qu'il ne s'attend point à sa resistance, et croit triompher sans danger. Celui-ci est hardi, parce qu'il se croit heureux; celui-là, parce qu'il se croit dur; un troisiéme, parce qu'il se croit adroit. Le courage est donc rarement fondé sur un vrai mépris de la mort. Aussi l'homme intrépide l'épée à la main, sera souvent poltron au combat du pistolet. Transportés sur un vaisseau le soldat qui brave la mort dans le combat; il ne la verra qu'avec horreur dans la tempête, parce qu'il ne la voit réellement que là.

     

    [IVb-02-frz-1791-0055]
    Le courage est donc souvent l'effet d'une vue peu nette du danger qu'on affronte, ou de l'ignorance entiere de ce même danger. Or il est peu d'hommes qui soutient la présence du danger: cet aspect a sur eux tant de puissance, qu'on a vu des hommes, honteux de leur lacheté, se tuer et ne pouvoir se venger d'un affront. L'aspect de leur ennemi étouffoit en eux le cri de l'honneur; il falloit pour obéir, que, seuls et s'échauffant eux-mêmes de ce sentiment, ils saississent le moment d'un transport pour se donner, si je l'ose dire, la mort, sans s'en appercevoir. C'est aussi pour prévenir l'effet que produit, sur presque tous les hommes, la vue du danger, qu'à la guerre, non content de de ranger les soldats dans un ordre qui rend leur fuite très-dificile, on veut encore, en Asie, les échaufler d'opium; en Europe, d'eau-de-vie, et les étourdir ou par le bruit du tambour ou par les cris qu'on leur fait jetter. C'est par ce moyen que, leur cachant une partie du danger auquel on les expose, on met leur amour pour l'honneur en équilibre avec leur crainte. Ce que j'ai dit des soldats, je le dis des Capitaines: entre les plus courageux, il en a peu, qui, dans le lit ou sur l'échaffaud, considerent la mort d'un oeil tranquille. Quelle foiblesse ce Marêchal de Biron, si brave dans les combats, ne montra-t-il pas au supplice?

     

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    [IVb-02-frz-1791-0056]
    Pour soutenir la présence du trépas, il faut être ou dégouté, ou dévoré de ces passions fortes qui determinerent Calanus, Caton et Porcie à se donner la mort. Ceux qu'animent ces fortes passions n'aiment la vie qu'à certaines conditions: leur passion ne leur cache point le danger auquel ils s'exposent; il le voient tel qu'il est, et le bravent. Brutus veut affranchir Rome de la tyrannie; il assasine César, il leve une armée, attaque, combat Octave, il est vaincu, il se tue: la vie lui est insupportable sans la liberté de Rome. Quiconque est susceptible de passions aussi vives est capable des plus grandes choses: non seulement il brave la mort, mais encore la douleur. Il n'en est pas ainsi de ces hommes qui se donnent la mort par dégout pour la vie: il méritent presqu'autant le nom de sages que de courageux; la plupart seroient sans courage dans les tortures: il n'ont point assés de vie et de force en eux pour en supporter les douleurs. Le mépris de la vie n'est point, en eux, l'effet d'une passion forte, mais de l'absence des passions; c'est le résultat d'un calcul par lequel ils se prouvent qu'il vaut mieux n'être pas que d'être malheureux. –" P. 293-301.

     

    [IVb-02-frz-1791-0057]
    10) Observations."La sage témérité confond presque toujours la prévoyance des hommes ordinaires; la hardiesse des entreprises en assure souvent le succés; et il est des cas

     

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    ou la suprême audace est la suprême prudence – –" P. 86.

     

    [IVb-02-frz-1791-0058]
    "Quelques Philosophes ont prétendu, que les Esclaves, exposés aux plus rudes travaux du corps, trouvoient, peut-être, dans le repos de l'esprit dont ils jouissoient, une compensation à leurs peines; et que ce repos de l'esprit rendoit souvent la condition de l'esclave égale en bonheur à celle du maître." P. 103.

     

    [IVb-02-frz-1791-0059]
    "Les hommes, élevés aux premiers postes, sont autour su souverain comme ces nuages d'or qui assistent au coucher du soleil, et dont la splendeur d'obscurcit et disparoît à mesure que l'astre s'enonce sous l'horizon." P. 124.

     

    [IVb-02-frz-1791-0060]

    "L'experience prouve qu'en général les caracteres propres à se priver de certains plaisirs et à saisir les maximes et les pratiques austeres d'une certaine dévotion, sont ordinairement des caracteres malheureux. C'est la seule maniere d'expliquer comment tant de Sectaires ont pu alier à la sainteté et à la douceur des principes de la religion tant de méchanceté et d'intolerance; intolerance prouvée par tant de masacres. Si la jeunesse, lorsqu'on ne s'oppose point à ses passions, est ordinairement plus humaine et plus généreuse que la vieillesse, c'es que les malheurs et les infirmités ne l'ont point encore endurcie l'homme d'un caractere heureux et gai et bonhomme; c'est lui seul qui d*u* dit: Que tout le monde ici soit heureux de ma joie.

     

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    [IVb-02-frz-1791-0061]
    Mais l'homme malheureux est méchant. d)französischsprachige Fußnote Jean Pauls!d) Moi, j'aimerois dire que celui devient méchant, qui avant que d'avoir devenu malheureux, ne connoissoit que le nom de la vertu et qui faisoit le vertueux pendant qu'il avoit du profit et de l'occasion, de le faire. Au contraire il y a beaucoup des vertueux, qui ne donnent leur splendeur que dans le malheur, et qui ne sont grands que quand ils son semblent d' etre opprimés. Mais ceux-ci ont aussi adoré la vertu, en reçevant encore ses fruits. R.

     

    [IVb-02-frz-1791-0062]
    César disoit, en parlant de Cassius: Je redoute ces gens hâves et maignes: il n'en est pas ainsi de ces Antoines, de ces gens uniquement occupés de leurs plaisirs; leur main cueille des fleurs et n'aiguise point de poignards." P. 133-134.

     

    [IVb-02-frz-1791-0063]
    "Semblables aux vaisseaux que les flots portent encore sur la côte du Midi, lorsque les vebts du Nord n'enflent plus les mers, les hommes suivent dans la vieillesse la direction que les passions leur ont donnée dans la jeunesse." P. 141-142.

     

    [IVb-02-frz-1791-0064]
    "L'on pense peu dans les pays ou l'on tait ses pensées. En vain diroit-on qu'on s'y tait par prudence, pour faire accroire qu'on n'en pense pas moins: il est certain qu'on n'en pense pas plus, et que jamais les idées nobles et courageuses ne s'engendrent dans les têtes soumises au Despotisme (politique ou religieux)." P. 210-211.

     

    [IVb-02-frz-1791-0065]
    "La force des Etats despotiques quelque imposante qu'elle soit, n'est qu'une force illusoire: c'est le colosse de Nabuchodonsor, ses pieds sont d'argile. Il en est de ces Empires comme du sapin superbe; sa cime touche aux Cieux; les aimaux des plaines et des airs cherchent un abri sous son ombrage; mais, attaché à la terre par trop foibles racines, il est renversé au premier ouragan." P. 236.

     

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    [IVb-02-frz-1791-0066]
    Lorsque les Citoyens sont, pour aisi dire, engourdis par l'opium du luxe, de l'oisiveté et de la molesse; alors l'Etat tombe en consomption: le calme aparent d'ont il jouit, n'est, aux yeux de l'homme éclairé, que l'affaissement précurseur de la mort." P. 237.

     

    [IVb-02-frz-1791-0067]
    Les siécles les plus favorables aux lettres ont toujours été les plus fertiles en grands Généraux et en grands Politiques: le même Soleil vivifie les Cedres et les Platanes." P. 247.

     

    [IVb-02-frz-1791-0068]
    "Pourquoi, comme dit Pythagore, voit-on tant de gens prendre le thyrse, et si peu qui soient animés de l'esprit du Dieu qui le porte? C'est que les gens de lettres trop souvent arrachés de leur cabinet par le besoin, sont forcés de se jetter dans le monde: ils s'y répandent des lumieres, ils y forment de gens d'esprit; mais ils y perdent nécessairement un tems qu'ils eussent, dans la solitude et la meditation, employés à donner plus d'étendue à leur génie. L'homme de lettres est comme un corps qui, poussé rapidement entre d'autres corps, perd, en les heurtant, toute la force qu'il leur communique." P. 333-334.

     

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    [IVb-02-frz-1791-0069]
    De l'esprit. Tome III. A Paris, chés Durand, libraire, rue du Foin. Et se vend à Francfort, chés Jean George Eslinger. M.DCC.LXXVIII. Avec approbation et privilège du Roi.1) De l'expression du sentiment.

    "Le sentiment est l'ame de la poësie, et surtout de la poësie dramatique. Avant d'indiquer les signes auxquels on reconnoit en ce genre, les grands peintres et les hommes à sentimens, il est bon d'observer qu'on ne peint jamais bien les passions et les sentimens, si l'on n'en est soi-même susceptible. Place-t-on un Héras dans une situation propre à développer en lui tout l'activité des passions? Pour faire un tableau vrai, il faut être affecté des mêmes sentimens dont on décrit en lui les effets, et trouver en soi son modele. Si l'on n'est passionné, on ne saisit jamais ce point précis que le sentiment atteint, et qu'il ne franchit jamais: on est toujours en deçà ou au delà d'une nature forte. D'ailleurs, pour réussir en ce genre, il ne suffit pas d'être en général susceptible de passions; il faut, de plus, être animé de celle dont on fait le tableau. Une espece de sentiment ne nous en fait pas déviner une autre. On rend toujours mal ce que l'on sent foiblement. Corneille, dont l'ame étoit plus élevée que tendre, peint mieux les grands politiques et les héros qu'il ne peint les amans. –

     

    [IVb-02-frz-1791-0070]
    Mais dira-t-on, à quel signe le public, souvent peu instruit de ce qui est en deçà ou au-delà d'une nature forte, reconnoîtroit-il les grands Peintres de sentiment? A la maniére, répondrai-je, dont ils les expriment. A force de méditations et réminiscences, un homme d'esprit peut, à-peu-près, deviner ce qu'un amant doit faire ou dire dans une telle situation: il peut substituer, si je peux m'exprimer ainsi, le sentiment pensé au sentiment senti: mais il est dans le cas d'un Peintre qui, sur le récit qu'on lui auroit fait de la beauté d'une femme, et l'image qu'il s'en seroit formée, voudroit en faire le portrait; il feroit peut-être un beau tableau, mais jamais un tableau ressemblant. L'esprit ne devinera jamais le langage du sentiment.

     

    [IVb-02-frz-1791-0071]
    Rien de plus insipide pour un vieillard que la conversation de deux amans. L'homme insensible, mais spirituel, est dans le cas du vieillard; le langage simple du sentiment lui paroit plat; il cherche, malgré lui, à le relever par quelque tour ingénieux qui décele toujours en lui le défaut du sentiment." P.33-36.

     

    [IVb-02-frz-1791-0072]
    "Il n'en est pas à cet égard de l'ambition comme de l'amour. Le sentiment, dans l'ambition, s'allie très-bien avec l'esprit et la reflexion: la cause de cette différence tient à l'objet différent que se proposent ces deux passions.

     

    [IVb-02-frz-1791-0073]
    Que dire un amant? Les faveurs de ce qu'il aime. Or, ce n'est point à la sublimité de son esprit, mais à l'excès de sa tendresse, que ces faveurs sont accordées. L'amour en larmes, et désespéré aux pieds d'une maîtresse, est l'éloquence la plus propre à la toucher. C'est l'ivresse de l'amant qui prépare et saisit ces instans de foiblesse qui mettent le comble à son bonheur. L'esprit n'a point de part au triomphe: l'esprit est donc étranger au sentiment de l'amour. D'ailleurs, l'excès de la passion d'un amant, promet mille plaisirs à l'objet aimé. Il n'en est pas ainsi d'un ambitieux. La violence se son ambition ne promet aucuns plaisirs à ses complices. Si le Thrône est l'objet de ses desirs, et si, pour y monter, il doit s'appuyer d'un parti puissant, ce seroit en vain qu'il étaleroit aux yeux de ses partisans tout l'excès de son ambition: ils ne l'écouteroient qu'avec

     

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    indifference, s'il n'asignoit à chacun d'eux la part qu'il doit avoir au gouvernement, et ne leur prouvoit l'intérêt qu'ils ont de l'élever. – L'amant enfin ne dépend que de l'objet aimé; un seul instant assure sa félicité; la reflexion n'a pas le tems de pénétrer dans un coeur d'autant plus vivement agité, qu'il est plus près d'obtenir ce qu'il desire. Mais l'Ambitieux a, pour l'exécution de ses projets, continuellement besoin du secours de toutes sortes d'hommes: pour s'en servir utilement, il faut les connoître: d'ailleurs, son succès tient à des projets ménagés avec art et préparés de loin. Que d'esprit ne faut il pas pour les concerter et les suivre? Le Sentiment de l'ambition s'allie donc nécessairement avec l'esprit et la reflexion." P. 40-41.

     

    [IVb-02-frz-1791-0074]
    2) Du grand et du fort; et de la difference entr'eux"Je confidérerai séparément ce que c'est que le grand et le fort, 1°. dans les idées, 2°. dans les images, 3°. dans les sentimens.

     

    [IVb-02-frz-1791-0075]
    Une idée grande est une idée généralement interéssante. Mais les idées de cette espece ne sont pas toujours celles qui nous affectent le plus vivement. Les axiomes du Portique ou du Lycée, intéressans pour tous les hommes en général et par conséquent pour les

     

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    Athéniens, ne devoient cependant pas faire sur eux l'impression des harangues de Démosthene, lorsque cet orateur leur reprochait leur lâcheté. Vous vous demandés l'un à l'autre, leur disoit-il, Philippe est-il mort? He! que vous importe, Athéniens, qu'il vive ou qu'il meure? Quand le Ciel vous en auroit délivrés, vous vous feriés bientôt vous-mêmes un autre Philippe. Si les Athéniens étoient plus frappés du discours de leur Orateur que des découvertes de leur Philosophes, c'est que Démosthene leur présentoit des idées plus convenables à leur situation présente et par conséquent plus immédiatement intéressantes pour eux.

     

    [IVb-02-frz-1791-0076]
    Or les hommes, qui ne connoissent en général que l'existence du moment, seront toujours plus vivement affectés de cette espece d'idées, que de celles qui par la raison même qu'elles sond grandes et générales, appartiennent moins directement à l'état où ils se trouvent. Aussi ces morceaux d'éloquence propres à porter l'émotion dans les ames, et ces harangues si fortes parce qu'on y discute les intérêts actuels d'un état, ne sont-elles pas d'une utilité aussi étendue, aussi durable, et peuvent-elles, comme les découvertes d'un Philosophe, convenir également à tous les tems et à tous les lieux. En fait d'idées, la seule difference entre le grand et le fort, c'est que l'un est plus généralement, et l'au

     

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    tre plus vivement intéréssant. (a)a) On dit quelquefois d'un raisonnement qu'il est fort, mais c'est lorsqu'il s'agit d'un objet intéressant pour nous. Aussi ne donne-t-on pas ce nom demonstrations de géométrie, qui, de tous les raisonnemens, sont sans contredit pour les plus forts.

     

    [IVb-02-frz-1791-0077]
    S'agit-il de ces belles images, de ces descriptions our de ces tableaux faits pour frapper l'imagination? Le fort et le grand ont ceci de commun qu'ils doivent nous présenter de grands objets. Tamerlan et Cartouche sont deux brigands, dont l'un vole avec quatre cent mille hommes, et l'autre avec quatre cens hommes; le premier attire at notre respect; et le second notre mépris. (b)Tout devient ridicule sans la force; tout s'ennoblie avec elle. Quelle difference de la friponnerie d'un contrebandier à celles de Charles-Quint?

     

    [IVb-02-frz-1791-0078]
    Ce que je dis du moral, je l'applique au physique. Tout ce qui, par soi-même, est petit, ou le devient par comparaison qu'on en fait aux grandes choses, ne fait sur nous presque aucune impression. Que l'on se peigne Alexandre dans l'attitude la plus héroique, au moment qu'il fond sur l'ennemi: si l'imagination place à côté du Héros l'un de ces fils

     

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    >de la Terre qui, croissant par an d'une condée en grosseur, et de trois ou quatre condées en hauteur, pouvoient entasser Ossa sur Pelion, Alexandre n'est plus qu'une marionette plaisante et sa fureur n'est que ridicule.

     

    [IVb-02-frz-1791-0079]
    Mais si le fort est toujours grand, le grand n'est pas toujours fort. Une décoration, ou du Temple du Destin, ou des fêtes du ciel, peut-être grande, majestueuse et même sublime; mais elle nous affectera moins fortement qu'une décoration du Théatre Tartare. Le tableau de la gloire des Saints est moins fait pour étonner l'imagination que le Jugement dernier de Michel-Ange.

     

    [IVb-02-frz-1791-0080]
    Le fort est donc le produit du grand uni au terrible. Or, si tous les hommes sont plus sensibles à la douleur qu'au plaisir: si la douleur violente fait taire tout sentiment agréable, lorsqu'un plaisir vif ne peut étouffer en nous le sentiment d'une douleur violente; le fort doit donc faire sur nous la plus vive impression: on doit donc être plus frappée du tableau des Enfers que du tableau de l'Olympe. En fait de plaisirs, l'imagination, excitée par le desir d'un plus grand bonheur est toujours inventive; il manque toujours quelques agréments à l'Olympe. S'agit-il du terrible? l'imagination n'a plus le même intérêt à inventer, elle est moins difficile en ce genre: l'enfer est toujours assés effrayant.

     

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    [IVb-02-frz-1791-0081]
    Telle est, dans les décorations, les descriptions poëtiques, la différence entre le grand et le fort. Examinons maintenant si, dans les tableaux dramatiques et la peinture des passions, on ne retrouveroit pas la même différence entre ces deux genres d'esprit.

     

    [IVb-02-frz-1791-0082]
    Dans le genre tragique, on donne le nom de fort à toute passion, à tout sentiment qui nous affecte très-vivement; c'est-à-dire, à tous ceux dont le spectateur peut être le jouet ou la victime. Personne n'est à l'abri des coups de la vengeance et de la jalousie. La Sçéne d'Atrée, qui présente à son frère Thyeste une coupe remplie du sang de son fils, les fureurs de Rhadamiste, qui pour soustraire les charmes de Zénobie aux regards avides du vainqueur, la traîne sanglante dans l'Araxe, offrent donc aux regards des Particuliers deux tableaux plus effrayants que celui d'un Ambitieux qui s'assied sur le thrône de son maître. Dans ce dernier tableau, le particulier ne voit rien de dangereux pour lui. Aucun des spectateurs n'est Monarque: les malheurs, qu'occasionnent souvent les révolutions, ne sont pas assés imminens pour le frapper de terreur: il doit donc en consirer le spectacle avec plaisir (c).(c) C'est à cette cause qu'on doit en partie rapporter l'admiration conçue pour les fléaux de la terre, pour ces guerriers dont la valeur renverse les Empires et change la face du monde. On lit leur histoire avec plaisir, on craindroit de naître de leur tems. Il en est de ces conquérans comme de ces nuages noirs et sillonnés d'éclairs; la foudre qui s'élance de leur flancs, francasse, en éclatant, les arbres et les rochers. Vu de près, ce spectacle glace d'effroi; vu dans l'éloignement, il ravit d'admiration. Ce

     

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    spectacle charme les uns, en leur laissant entrevoir, dans les rangs les plus élevés, une instabilité de bonheur qui remet une certaine égalité entre toutes les conditions, et console les petits de l'infériorité de leur état. Il plaît aux autres, en ce qu'il flatte leur inconstance; insto inconstance qui, fondée sur le desir d'une condition meilleure, fait, à travers le bouleversement des Empires, toujours luir à leurs yeux l'espoir d'un état plus heureux, et leur montre la possibilité comme une possibilité enchaine. Il ravit enfin la plûpart des hommes, par la grandeur même du tableau qu'il présente, et par l'intérêt et qu'on est forcé de prendre au héros estimable et vertueux que le Poëte met sur la Scene. Le desir du bonheur, qui nous fait considérer l'estime comme un moyen d'être plus heureux, nous identifie toujours avec un pareil personnage. Cette identification est, si je l'ose dire, d'autant plus vivement au sort heureux ou malheureux d'un grand homme, que ce grand homme nous paroît plus estimable, c'est-à-dire, que ses idées et ses sentimens sont plus analogues

     

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    aux nôtres. Chacun reconnoît avec plaisir, dans un héros, les sentimens dont il est lui-même affecté. Ce plaisir est d'autant plus vif, que ce héros joue und plus grand rôle sur la terre; qu'il a, comme les Annibal, les Sylla, les Sertorius, et les César,à triompher d'un peuple dont le destin fait celui de l'Univers. Les objets nous frappent toujours en proportion de leur grandeur. Qu'on présente au théâtre la conjuration de Genes et celle de Rome; qu'on trace d'une main également hardie les caracteres du Comte de Fiesque et de Catilina; qu'on leur donne la même force, le même courage, le même esprit, et la même élevation: je dis que l'audacieux Catilina emportera presque toute notre admiration: la grandeur de son entreprise se réfléchira sur son caractere, l'aggrandira toujours à nos yeux, et notre illusion prendra sa source dans le desir même du bonheur. –" P. 57-64.

     

    [IVb-02-frz-1791-0083]
    3) De l'esprit du siecle."On ne cherche dans les cercles, qu'à malignement interprêter les actions des hommes; à saisir leur côté foible, à les persiffler, à tourner en plaisanterie les choses les plus sérieuses, à rire de tout, et enfin à jetter du ridicule sur toutes les idées contraires à celle de la bonne compagnie. L'esprit de conservation se réduit donc au talent de médire agréablement, et sur-tout dans

     

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    ce siecle, òu chacun prétend à l'esprit, et s'en croit beaucoup; où l'on ne peut vanter la supériorité d'un homme, sans blesser la vanité de tout le monde; où l'on ne distingue l'homme de mérite, de l'homme médiocre, que par l'esprit de mal qu'on en dit; où l'on est, pour ainsi dire, convenu de diviser la nation en deux classes; l'une, celle des bêtes, et c'est la plus nombreuse; l'autre, celle des foux, et l'on comprend dans cette derniere tous ceux à qui l'on ne peut refuser des talens. D'ailleurs, la médisance est maintenant l'unique ressource qu'on a pour faire l'éloge de soi et de sa société. Or chacun veut se louer: soit qu'on blâme ou qu'on approuve, qu'on parle ou qu'on se taise, c'est toujours son apologie qu'on fait: chaque homme est un Orateur qui, par ses discours ou ses actions, récite perpetuellement son panégyrique. Il y a deux manieres de se louer; l'une, en disant du bien de soi; l'autre, en disant du mal d'autrui. Les Cicéron, les Horace, et généralement tous les anciens, plus francs dans leurs prétentions, se donnoient ouvertement les louanges qu'ils croioient mériter. Notre siécle est devenu plus délicat sur cet article. Ce n'est que par le mal qu'on dit d'autrui qu'il est maintenant permis de faire son éloge. C'est en se moquant d'un sot, qu'on vante indirectement

     

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    son esprit. Cette maniere de se louer, est, sans doute, la plus directement contraire aux bonnes moeurs; c'est cependant la seule en usage. Quiconque dit de lui le bien qu'il pense, est un orgueilleux, chacun le fuit. Quiconque au contraire, se loue par le mal qu'il dit d'autrui, est un homme charmant; il est environné d'auditeurs reconnoissans; il partagent avec lui les éloges indirects qu'il se donne, et ne cessent d'applaudir à des bons mots qui les soustrait au chagrin de louer. Il paroît donc qu'en général la malignité des gens du monde tient moins au dessin de nuire, qu'** qu'au desir de se vanter. Aussi l'indulgence est-elle facile à pratiquer, non seulement à leur égard, mais encore à l'égard de ces esprits bornés, dont les intentions sont plus odieuses. L'homme de mérite sait que l'homme dont on ne dit aucun mal, est, en général, un homme dont on ne dit aucun bien; que ceux qui n'aiment point à louer, ont communement été peu loués: aussi n'est il point avide de leur éloge; il regarde la sottise comme un malheur dont sa sottise cherche toujours à se venger. Qu'on ne prouve aucun fait contre moi, disoit un homme de beaucoup d'esprit, que d'ailleurs on en dise tout le mal qu'on voudra, je n'en serais pas fâché; il faut bien que chacun s'amuse. Mais si la Philosophie pardonne à la malignité, elle n'y doit cependant point

     

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    applaudir. C'est à des applaudissemens indiscrets qu'on doit ce grand nombre de mechans qui, dans le fond, sont quelquefois les meilleures gens du monde. Flattés des éloges prodigués à la malignité de la réputation d'esprit qu'elle donne, ils ne savent pas assés estimer en eux la bonté qui leur est naturelle; ils veulent se rendre redoutables par leurs bons mots. Ils ont malheureusement assés d'esprit pour y réüssir: ils deviennent d'abord méchans par air, il restent méchans par habitude. (d)(d) L'un médit, parce qu'il est ignorant et oisif: l'autre, parcequ'ennuyé, bavard; plein d'humeur et choqué des moindres défauts, il est habituellement malheureux, c'est à son humeur plus qu'à son esprit qu'il doit ses bons mots; Facit indignatio versum. Un troisième est né attrabilaire; il médit des hommes, parcequ'il ne voit en eux que d'ennemis: eh! quelle douleur de vivre perpétuellement avec les objets de sa haine? Celui-ci met de l'orgueil à n'être point dupe, il ne voit dans les hommes que des Scélérats ou des Fripons déguisés; il le dit, et souvent il dit vrai: mais enfin il se trompe quelquefois. Or je demande si l'on est pas également dupe, soit qu'on prenne le vice pur la vertu, ou la vertu pour le vice? L'âge heureux est celui, où l'on est la dupe de ses amis et de ses maîtresses. Malheur à celui dont la prudence n'est pas l'effet de l'experience! La défiance prématurée est le signe certain d'un coeur dépravé et d'un caracere malheureux. Qui sait si le plus insensé des hommes n'est pas celui qui, pour n'être jamais dupe de ses amis, s'expose au supplice d'une méfiance perpetuelle? L'on médit enfin pour faire montre de son esprit de ceux qui n'en ont point. Qu'est-ce, en effet, qu'un esprit qui n'existe que pour les ridicules d'autrui? et qu'un talent où l'on ne peut exceller d sans que l'éloge de l'esprit ne devienne la satyre du coeur? Comment s'énorgueillir de ces succès dans un genre où, si l'on ne peut exceller sans que l'éloge de l'esprit ne devienne la satyre du coeur? conserve quelque vertu, on doit toujours rougir de ces mêmes bons mots dont notre vanité s'applaudit, et qu'elle dédaigneroit si elle étoit jointe à plus de lumière?

     

    [IVb-02-frz-1791-0084]
    La médisance est un besoin pour les gens bornés: Ennemis nés des esprits supérieurs, et jaloux d'une estime qu'on leur refuse, ils savent que semblables à ces plantes viles qui ne germent et ne croissent que sur les ruines des Palais, ils ne peuvent s'élever que sur les débris des grandes réputations; aussi ne s'occupent-ils que du soin de les détruire. – –" P. 98-103.

     

    [IVb-02-frz-1791-0085]
    4)De l'esprit juste."Le propre de l'esprit juste est de tirer des conséquences exactes des opinions reçues: or ces opinions sont fausses pour la plûpart, et l'esprit juste ne remonte jamais jusqu'à l'examen de ces opinions: l'esprit n'est donc, le plus souvent, que l'art de raisonner méthodiquement faux. Peut-être jette sorte d'esprit suffit pour faire un bon juge; mais jamais elle ne fait un grand homme. Quiconque en est doué, n'excelle ordinairement en aucun genre, et ne se rend recommandable par aucun talent. Il obtient, dira-t-on, souvent l'estime des gens médiocres. J'en conviens: mais leur estime, en lui faisant concevoir une trop haute idée de lui-même, devient pour lui une source d'erreurs; erreurs auxquels il est impossible de l'arracher. Car enfin, si le miroir, de tous les conseillers le conseiller le plus poli et le plus discret, n'apprend à personne à quel point il est difforme, qui pourroit désabuser un homme de la trop haute opinion qu'ila conçue de lui-même, surtout lorsque cette opinion est appuyée de l'estime de la plûpart de ceux qui l'environnent? C'est être encore assés modeste que de ne s'estimer que d'après l'éloge d'autrui. De là cependant cette confiance de l'esprit juste en ses propres lumieres, et ce mépris pour les grands hommes, qu'il regarde souvent comme des visionnaires, comme des esprits systématiques et de mauvaises têtes. O esprits justes! leur diroit-on, lorsque vous traités de mauvaises têtes ces grands hommes, qui du moins sont si supérieurs dans le genre où le public les admire, quelle opinion pensés-vous que le public puisse avoir de vous, dont l'esprit ne s'étend pas au-delà de quelques petites consequences tirées d'un principe vrai ou faux, et dont la découverte est peu important? Toujours en extase devant votre petite mérite, vous n'êtes pas, dirés vous, sujets aux erreurs des hommes célebres. Oui, sans doute; par ce qu'il faut ou courir ou du moins chercher marcher pour tomber. Lorsque vous vantés entre vous la justesse de votre esprit, il me semble entendre les culs-de jatte se glorifier de ne point faire de faux pas. Votre conduite, ajouterés-vous, est souvent plus sage que celle des hommes de génie. Oui, parce que vous n'avés pas en vous ce principe de vie et de passions, qui produit également les grands vices, les grandes vertus et les grands talens. –

     

    [IVb-02-frz-1791-0086]
    Les déclamations des esprits justes contre les gens de génie doivent, sans doute, en imposer quelque tems à la multitude: rien de plus facile à tromper. Si l'espagnol, à l'aspect des lunettes que portent toujours sur le nez quelques-uns de ses docteurs, se persuade que ces docteurs ont perdus leurs yeux à la lecture, et qu'ils sont très-savans; si l'on prend tous les jours la vivacité de geste pour celle de l'esprit, et la taciturnité pour profondeur; il faut bien qu'on prenne aussi la gravité ordinaire aux esprits justes pour un effet de leur sagesse. Mais le préstige le détruit, et l'on se rappelle bientôt que la gravité, comme le dit Mademois. de Scudéry, n'est qu'un secret du corps pour cacher le défaut de l'esprit. (e) –" P. 120-123.

     

    [Manuskriptseite 60]

    [IVb-02-frz-1791-0087]
    (e) L'âne, dit, à ce sujet, Montaigne, est le plus sérieux des animaux.

     

     

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